Ce que nous cherchons dans un manuscrit

Comment L’Écart du Jour lit, sélectionne et défend les manuscrits qui lui sont confiés.

Nous ne cherchons pas des manuscrits qui correspondent à une formule. Nous cherchons des textes qui savent pourquoi ils doivent prendre la forme d’un livre.

Nous ne publions pas un sujet

Je reçois régulièrement des manuscrits accompagnés d’une phrase qui commence par : « Ce livre parle de… »

C’est une information utile. Ce n’est presque jamais ce qui décide d’une publication.

À L’Écart du Jour, nous publions de la littérature contemporaine de langue française. Nous ne constituons pas notre catalogue à partir d’une liste de sujets que nous souhaiterions voir traités. Un deuil, une famille, un départ, une guerre, une relation amoureuse ou une ville ne font pas, à eux seuls, un livre.

Ce que nous cherchons se trouve ailleurs : dans la manière dont le texte organise son matériau, dans ce qu’il choisit de montrer ou de taire, dans son rythme, dans sa précision et dans la nécessité de sa forme.

Deux manuscrits peuvent raconter exactement la même histoire. L’un peut nous intéresser et l’autre non.

Les premières pages comptent

Nous commençons par lire le début du manuscrit.

Ce n’est pas un test destiné à piéger l’auteur. C’est simplement là que nous devons pouvoir observer quelque chose : une maîtrise de la langue, une attention au rythme, une position narrative, une manière particulière de construire une scène ou une phrase.

Nous n’attendons pas nécessairement un événement spectaculaire dans les dix premières pages. Nous ne demandons pas non plus qu’un roman explique immédiatement où il va.

En revanche, nous devons sentir que ses choix sont des choix.

Une lenteur peut être juste. Une répétition peut être nécessaire. Une phrase très simple peut avoir demandé davantage de travail qu’une phrase ostensiblement littéraire. Mais le texte doit nous donner une raison de lui faire confiance.

Si ces premières pages nous convainquent, la lecture se poursuit.

Plusieurs lectures avant une décision

Un manuscrit qui retient notre attention ne passe jamais directement de la première lecture à une proposition de publication.

Après une première sélection par le service des manuscrits, le texte est confié au comité de lecture. Les manuscrits recommandés font ensuite l’objet d’une seconde lecture par la rédaction, avant d’être présentés au comité éditorial. La décision finale appartient à la direction éditoriale.

Ces étapes ne sont pas destinées à produire artificiellement un consensus. Un second lecteur peut contredire le premier ; le comité éditorial peut défendre un texte qui a suscité des réserves. Nous voulons précisément qu’un manuscrit puisse être discuté avant d’être accepté ou refusé.

Aucun livre n’entre ainsi au catalogue sur l’enthousiasme d’une seule personne.

Nous préférons une voix imparfaite à une voix interchangeable

Un manuscrit peut comporter des maladresses et nous intéresser.

Une structure peut être reprise. Une scène peut être déplacée. Cinquante pages peuvent parfois devenir trente. Tout cela relève du travail éditorial.

Il est beaucoup plus difficile de travailler sur un texte qui ne possède aucune nécessité propre.

Nous nous méfions donc des manuscrits qui semblent avoir été écrits pour ressembler à ce que l’on imagine être « un roman littéraire ». Une prose élégante ne suffit pas. Une accumulation de phrases remarquables ne suffit pas davantage.

Nous préférons un texte encore imparfait mais identifiable à un texte parfaitement maîtrisé que nous aurions déjà pu lire ailleurs.

Nous pouvons refuser un bon manuscrit

C’est probablement le point le plus important.

Un refus ne signifie pas toujours que nous considérons qu’un manuscrit est mauvais.

Notre catalogue est volontairement resserré. Accepter un texte signifie pouvoir lui consacrer plusieurs mois de travail éditorial, puis défendre le livre une fois publié. Nous devons donc être convaincus non seulement par sa qualité, mais aussi par notre capacité à devenir son éditeur.

Il nous arrive ainsi de lire un manuscrit dont nous reconnaissons les qualités et de penser qu’il devrait être publié ailleurs.

Dans ce cas, nous préférons le refuser.

Accepter signifie pouvoir intervenir

Lorsque nous acceptons un manuscrit, nous n’achetons pas un texte auquel il serait désormais interdit de toucher.

Nous proposons des coupes. Nous demandons parfois de reprendre une scène, de déplacer un chapitre, de développer ce qui est passé trop vite ou, au contraire, de supprimer ce que le texte explique alors qu’il l’avait déjà montré.

L’auteur reste l’auteur. Nous ne réécrivons pas son livre à sa place.

Mais nous considérons qu’un véritable travail éditorial suppose la possibilité du désaccord. Une remarque doit pouvoir être discutée, refusée ou transformée. Ce qui nous intéresse n’est pas d’avoir raison contre l’auteur : c’est de savoir pourquoi une phrase, une scène ou cinquante pages doivent rester.

Si rien ne peut être interrogé, nous ne pouvons pas faire notre travail.

Trois questions

À la fin d’une lecture, la question que je me pose n’est donc pas seulement : « Est-ce un bon manuscrit ? »

J’essaie d’en poser trois autres :

Pourquoi ce texte ?

Pourquoi maintenant ?

Et pourquoi chez L’Écart du Jour ?

Nous n’avons pas besoin que les trois réponses soient déjà parfaitement formulées par l’auteur. C’est à nous aussi de les chercher.

Mais si, après la lecture, aucune réponse ne commence à apparaître, nous ne publions pas le manuscrit.

Céline Clermont

Rédacteur en chef de L’Écart du Jour

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